Le projet des Mémoires d'Hadrien - Marguerite Yourcenar
Les Mémoires d’Hadrien reposent sur un paradoxe. T’as pas idée à quel point il est fort. Ce paradoxe c’est qu’un auteur (Marguerite Yourcenar) fait un roman (fictif) qui sont les Mémoires de quelqu’un (le narrateur) ayant vraiment existé (l’empereur Hadrien). Ca y est, t’as mal à la tête ?

Ce qui rend ce livre assez difficile à classer. Ce n’est pas de l’autobiographie (puisque c’est Yourcenar qui écrit et pas Hadrien), ce ne sont pas vraiment des Mémoires (car encore une fois ce n’est pas Hadrien qui écrit, et ce qui est écrit est parfois très intime, ce qui ne correspond pas vraiment à des Mémoires), mais ce n’est pas non plus du pur roman fictionnel (puisque les faits écrits se sont réellement passés et qu’Hadrien a vraiment existé). Ce livre, comme le dit Yourcenar elle-même, ce sont des « Mémoires fictifs ».

Alors attention ! Tu dois surtout pas dire que Yourcenar a inventé ce genre. La littérature romanesque du XVIIIème siècle a pas mal développé cette écriture mémorielle fictive, comme La Vie de Marianne de Marivaux par exemple. Malgré sa singularité, Mémoires d’Hadrien se nourrit de cette tradition romanesque de l’écriture fictive de soi et en est l’héritier.
Mais Mémoires d’Hadrien c’est plus que des Mémoires, même fictifs, parce que la part de l’intime est extrêmement importante dans le roman, ouvrant la voie de l’autobiographie. Et en même temps, contrairement à Marianne de Marivaux, Hadrien a bien existé, lui !
Bref, tu le vois, c’est un sacré paradoxe tout ça… Et c’est ce paradoxe qui est expliqué dans le passage qu’on va commenter.

Pour situer un peu, c’est au tout début du livre. Hadrien écrit sa lettre pépouze à son petit Marc-Aurèle et lui raconte comme s’est passée sa visite chez son toubib, le médecin Hermogène. C’est qu’il est vieux Hadrien ! Mais, là pouf ! Il a comme un éclair, et il se dit : « Et si je racontais pas ma life pour mieux me connaître, au lieu de raconter que j’ai mal au bide ? »
En fait, ce passage, c’est une sorte de méga intro à tout le livre. C’est comme ta problématique en dissertation : ici tu n’as rien de moins que la problématique de tout le livre ! Hadrien va te dire : 1) Ce qu’il écrit ; 2) Pour qui il écrit ; 3) Comment il compte écrire et pourquoi. Et une fois que t’as compris tout ça, t’as le mot de passe pour aller directement à la fin du jeu et gagner ez pz.
Les Mémoires d’Hadrien reposent sur un paradoxe. T’as pas idée à quel point il est fort. Ce paradoxe c’est qu’un auteur (Marguerite Yourcenar) fait un roman (fictif) qui sont les Mémoires de quelqu’un (le narrateur) ayant vraiment existé (l’empereur Hadrien). Ca y est, t’as mal à la tête ?

Ce qui rend ce livre assez difficile à classer. Ce n’est pas de l’autobiographie (puisque c’est Yourcenar qui écrit et pas Hadrien), ce ne sont pas vraiment des Mémoires (car encore une fois ce n’est pas Hadrien qui écrit, et ce qui est écrit est parfois très intime, ce qui ne correspond pas vraiment à des Mémoires), mais ce n’est pas non plus du pur roman fictionnel (puisque les faits écrits se sont réellement passés et qu’Hadrien a vraiment existé). Ce livre, comme le dit Yourcenar elle-même, ce sont des « Mémoires fictifs ».

Alors attention ! Tu dois surtout pas dire que Yourcenar a inventé ce genre. La littérature romanesque du XVIIIème siècle a pas mal développé cette écriture mémorielle fictive, comme La Vie de Marianne de Marivaux par exemple. Malgré sa singularité, Mémoires d’Hadrien se nourrit de cette tradition romanesque de l’écriture fictive de soi et en est l’héritier.
Mais Mémoires d’Hadrien c’est plus que des Mémoires, même fictifs, parce que la part de l’intime est extrêmement importante dans le roman, ouvrant la voie de l’autobiographie. Et en même temps, contrairement à Marianne de Marivaux, Hadrien a bien existé, lui !
Bref, tu le vois, c’est un sacré paradoxe tout ça… Et c’est ce paradoxe qui est expliqué dans le passage qu’on va commenter.

Pour situer un peu, c’est au tout début du livre. Hadrien écrit sa lettre pépouze à son petit Marc-Aurèle et lui raconte comme s’est passée sa visite chez son toubib, le médecin Hermogène. C’est qu’il est vieux Hadrien ! Mais, là pouf ! Il a comme un éclair, et il se dit : « Et si je racontais pas ma life pour mieux me connaître, au lieu de raconter que j’ai mal au bide ? »
En fait, ce passage, c’est une sorte de méga intro à tout le livre. C’est comme ta problématique en dissertation : ici tu n’as rien de moins que la problématique de tout le livre ! Hadrien va te dire : 1) Ce qu’il écrit ; 2) Pour qui il écrit ; 3) Comment il compte écrire et pourquoi. Et une fois que t’as compris tout ça, t’as le mot de passe pour aller directement à la fin du jeu et gagner ez pz.
Le projet des Mémoires d'Hadrien - Marguerite Yourcenar
eu à peu, cette lettre commencée pour t’informer des progrès de mon mal est devenue le délassement d’un homme qui n’a plus l’énergie nécessaire pour s’appliquer longuement aux affaires d’État, la méditation écrite d’un malade qui donne audience à ses souvenirs. Je me propose maintenant davantage : j’ai formé projet de te raconter ma vie. À coup sûr, j’ai composé l’an dernier un compte rendu officiel de mes actes, en tête duquel mon secrétaire Phlégon a mis son nom. J’y ai menti le moins possible. L’intérêt public et la décence m’ont forcé néanmoins à réarranger certains faits. La vérité que j’entends exposer ici n’est pas particulièrement scandaleuse, ou ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale. Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose. Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi. Tes précepteurs, que j’ai choisis moi-même, t’ont donné cette éducation sévère, surveillée, trop protégée peut-être, dont j’espère somme toute un grand bien pour toi-même et pour l’État. Je t’offre ici comme correctif un récit dépourvu d’idées préconçues et de principes abstraits, tiré de l’expérience d’un seul homme qui est moi-même. J’ignore à quelles conclusions ce récit m’entraînera. Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être, ou tout au moins pour me mieux connaître avant de mourir.\r
Comme tout le monde, je n’ai à mon service que trois moyens d’évaluer l’existence humaine : l’étude de soi, la plus difficile et la plus dangereuse, mais aussi la plus féconde des méthodes ; l’observation des hommes, qui s’arrangent le plus souvent pour nous cacher leurs secrets ou pour nous faire croire qu’ils en ont ; les livres, avec les erreurs particulières de perspective qui naissent entre leurs lignes. J’ai lu à peu près tout ce que nos historiens, nos poètes, et même nos conteurs ont écrit, bien que ces derniers soient réputés frivoles, et je leur dois peut-être plus d’informations que je n’en ai recueilli dans les situations assez variées de ma propre vie. La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes. Par contre, et dans la suite, la vie m’a éclairci les livres."
eu à peu, cette lettre commencée pour t’informer des progrès de mon mal est devenue le délassement d’un homme qui n’a plus l’énergie nécessaire pour s’appliquer longuement aux affaires d’État, la méditation écrite d’un malade qui donne audience à ses souvenirs. Je me propose maintenant davantage : j’ai formé projet de te raconter ma vie. À coup sûr, j’ai composé l’an dernier un compte rendu officiel de mes actes, en tête duquel mon secrétaire Phlégon a mis son nom. J’y ai menti le moins possible. L’intérêt public et la décence m’ont forcé néanmoins à réarranger certains faits. La vérité que j’entends exposer ici n’est pas particulièrement scandaleuse, ou ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale. Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans y comprennent quelque chose. Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi. Tes précepteurs, que j’ai choisis moi-même, t’ont donné cette éducation sévère, surveillée, trop protégée peut-être, dont j’espère somme toute un grand bien pour toi-même et pour l’État. Je t’offre ici comme correctif un récit dépourvu d’idées préconçues et de principes abstraits, tiré de l’expérience d’un seul homme qui est moi-même. J’ignore à quelles conclusions ce récit m’entraînera. Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être, ou tout au moins pour me mieux connaître avant de mourir.\r
Comme tout le monde, je n’ai à mon service que trois moyens d’évaluer l’existence humaine : l’étude de soi, la plus difficile et la plus dangereuse, mais aussi la plus féconde des méthodes ; l’observation des hommes, qui s’arrangent le plus souvent pour nous cacher leurs secrets ou pour nous faire croire qu’ils en ont ; les livres, avec les erreurs particulières de perspective qui naissent entre leurs lignes. J’ai lu à peu près tout ce que nos historiens, nos poètes, et même nos conteurs ont écrit, bien que ces derniers soient réputés frivoles, et je leur dois peut-être plus d’informations que je n’en ai recueilli dans les situations assez variées de ma propre vie. La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine, tout comme les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes. Par contre, et dans la suite, la vie m’a éclairci les livres."
Le projet des Mémoires d'Hadrien - Marguerite Yourcenar
I – Le projet des Mémoires en question
p.30 : « Peu à peu, cette lettre commencée… ou ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale. »
1. Un récit épistolaire avorté
Le début du texte se place dans le registre épistolaire (« Peu à peu, cette lettre commencée »). En effet, l’entrée dans le roman est résolument épistolaire : la présence liminaire du destinataire, via l’adresse explicite « Mon cher Marc », inscrit bien le texte dans le cadre de la lettre. Dans les pages précédentes, Hadrien écrit à Marc-Aurèle pour lui raconter sa visite chez son médecin Hermogène et pour lui faire part de son état de santé. Les quelques première lignes de cet extrait sont la continuation de cette visite médicale (« pour t’informer des progrès de mon mal »).
Avec cette forme épistolaire, Hadrien se situe dans la longue tradition des lettres morales ou philosophiques de l’Antiquité, à l’instar des traités de Sénèque qui se présentent sous la forme de lettres adressées à son frère Gallion et à divers amis, dont Lucilius.
Cependant, au fur et à mesure qu’il écrit, Hadrien se rend compte que ce n’est pas son projet littéraire et qu’il est en train de glisser du genre épistolaire vers un autre genre. Si Hadrien se bornait à raconter dans sa lettre ses malheurs liés à sa santé, cela n’aurait pas grand intérêt, avec le terme négatif de « délassement » (« le délassement d’un homme qui n’a plus l’énergie nécessaire »). Le livre se résumerait alors au mieux à la plainte d’un vieillard souffrant, au pire à la divagation sénile (« d’un malade qui donne audience à ses souvenirs »).
2. Le basculement dans l’autobiographie et les mémoires
En une phrase très courte, Hadrien résume toute l’ambition de ce qu’il est en train d’écrire : « j’ai formé le projet de te raconter ma vie ».
Ce projet est beaucoup plus ambitieux que d’écrire une simple lettre (« Je me propose maintenant davantage »). Il s’agit d’un projet introspectif où le « je » de celui qui écrit va être examiné. Se pose dès lors le problème de la vérité, car le récit est fatalement subjectif, comme le relève Hadrien (« La vérité que j’entends exposer ici n’est pas particulièrement scandaleuse »).
On remarque l’utilisation de l’adverbe de modalité « pas particulièrement » qui colore de subjectivité le propos, ainsi qu’une légère épanorthose (= figure de style qui consiste à corriger ce que l’on vient de dire) : « ou ne l’est qu’au degré », avec une prétention à la généralisation pour montrer que le propos subjectif tend à l’objectivité (« où toute vérité »). Nous sommes bien dans le registre autobiographique. Cependant, il s’agit de l’autobiographie d’un empereur sur son temps : le récit se rattache donc au genre des mémoires.
3. Le refus des mémoires hagiographiques
Le récit de vie proposé par Hadrien n’a rien à voir avec le genre traditionnel de l’hagiographie (= œuvre composée par un tiers pour célébrer un saint ou un empereur). Hadrien refuse le « compte rendu officiel de mes actes, en tête duquel mon secrétaire Phlégon a mis son nom ». Cette archive de la propagande romaine est construite et fabriquée pour servir l’image impériale, Hadrien avouant y avoir parfois menti pour « l’intérêt public et la décence ». Au contraire, Hadrien veut se raconter en dehors des cadres officiels.
II - La visée des mémoires : la question du destinataire
p.30-31 : « Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans… pour me mieux connaître avant de mourir. »
1. Une visée éducative : le futur empereur Marc-Aurèle
Le récit fait à Marc-Aurèle, a pour but d’instruire ce dernier par son expérience de l’existence (« Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi »). La propre expérience d’Hadrien acquiert par là-même une dimension exemplaire.
Au premier chef, la lettre permet donc à l’empereur d’offrir à son successeur un guidage éthique et politique alternatif à l’éducation qui a été donnée à Marc-Aurèle (« une éducation sévère, surveillée, … »). Car cette éducation est partielle et partiale, dans l’unique but de faire de Marc-Aurèle un empereur compétent. Elle est donc pleine de didactismes et de dogmatismes sur l’empire.
2. Une visée sentimentale : le fantôme d’Antinoüs
Cette éducation alternative que veut donner Hadrien, c’est aussi une éducation sentimentale qui a pour but de faire de Marc-Aurèle un homme, c’est-à-dire un être sensible et moral. C’est cette éducation sensible qui peut être « choquante » car intimiste.
Hadrien entend donc créer un cadre personnel, intime dans lequel Marc-Aurèle et le lecteur en général trouvera à s’inscrire. Les conseils d’Hadrien en matière de philosophie et de vie personnelle dépassent alors largement le seul cadre des conseils directement délivrés au futur empereur.
C’est un rapport paternel envers Marc Aurèle qu’Hadrien entend construire, avec en arrière-plan le fantôme d’Antinoüs. C'est le ton de la confidence de l’homme qu’approche la mort et qui confère au texte un lyrisme propice à enrichir le texte d’une dimension affective très forte.
3. Une visée introspective : soi-même comme destinataire
Le récit fait à Marc Aurèle, a pour but non seulement d’instruire ce dernier par son expérience de l’existence (« Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être »), mais également d’aider Hadrien lui-même à mieux se connaître avant de mourir (« pour mieux me connaître avant de mourir »). Ce souci de se connaître avant de mourir pour « entrer dans la mort les yeux ouverts » (derniers mots du roman) est le fil rouge de toute l’œuvre.
Le moi d’Hadrien est alors mis à distance pour permettre la critique (« me juger ») et il devient comme un autre. Hadrien veut se livrer dans son entièreté, avec ses failles. Failles du pouvoir impérial tout d’abord, lorsque le corps abstrait du pouvoir est soumis aux ravages opérés par le temps sur le corps physique de l’empereur (« il est difficile de rester empereur en présence d’un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d’homme. », p. 11). Failles affectives également, dans la conscience tragique de la responsabilité du suicide d’Antinoüs, mais aussi mensonges, de l’aveu de Marguerite Yourcenar elle-même : « À de certains moments, d’ailleurs peu nombreux, il m’est même arrivé de sentir que l’empereur mentait. Il fallait alors le laisser mentir, comme nous tous », cf. les Carnets, p. 341 de ton livre Folio).
Les mémoires basculent dans le dialogue intérieur d’Hadrien avec son âme et de la temporalité circonstanciée à une forme d’universalité.
III – Les moyens des mémoires : l’histoire et la fiction
p.31 : « Comme tout le monde,… la vie m’a éclairci les livres. »
1. Trois méthodes d’étude de l’homme : la faveur à l’étude de soi
Hadrien, après avoir fixé le style littéraire de son projet (mémoires personnels) et son destinataire (tour à tour Marc-Aurèle et lui-même), va développer quelles méthodes il peut mettre en œuvre pour réaliser son projet. On peut noter le ton très général du passage (« Comme tout le monde »), et le registre de la démonstration (« trois moyens d’évaluer l’existence humaine »).
La première méthode, c’est celle qui a la préférence d’Hadrien, c’est la méthode de l’introspection et de l’étude de soi : c’est l’autobiographie et les mémoires. Elle est considérée comme « la plus difficile et la plus dangereuse » car, n’oublions pas le but que s’est fixé Hadrien, à savoir offrir un « récit dépourvu d’idées préconçues ». Or cette méthode est sujette à l’écueil de la subjectivité et de la transformation personnelle des faits.
La seconde méthode, c’est celle d’observer les hommes: c'est celle du scientifique. Le souci avec cette méthode est qu’elle manque les motivations profondes derrière les actes, trop souvent dissimulées par les hommes de mauvaise foi. L’homme ne saurait se réduire à une science de l’observation.
La troisième méthode, c’est celle d’acquérir la connaissance des hommes par les livres. Se dessine sur ce point une problématique inhérente au genre des mémoires : la querelle entre historiens et mémorialistes, ces derniers se présentant comme les mieux placés pour décrire les faits et juger les événements, parce qu’ils les ont vécus. C’est cet argument qui est repris par Hadrien, puisque les livres ont des « erreurs particulières de perspective ».
2. Des vertus et des écueils de la fiction
Hadrien va développer son avis sur l’apport des livres dans la connaissance de soi et des hommes. Pour cela il va dériver des historiens, aux poètes jusqu’aux conteurs, c’est-à-dire qu’il fait une régression du registre littéraire qui colle le plus à la réalité (raconter l’Histoire telle qu’elle s’est passée, ce que fait l’historien), à celui qui rajoute du lyrisme dans la réalité (le poète) pour terminer par celui qui est hors de la réalité (le conte, qui fait usage de la fiction, voire du merveilleux).
On peut noter que cette grande réflexion se poursuit dans les pages suivantes, qui sont très utiles pour éclairer le commentaire de cet extrait. Par exemple, il pointe la limite de l’écriture historienne, incapable jamais de sentir l’homme derrière les faits. De même il va récuser la philosophie, qui a une vision trop pure et trop abstraite de ce qu’est la vie. De même, le pur conte trop fantaisiste pour décrire convenablement les faits.
C’est donc le mélange de la fiction et de sa propre vie, parce qu’il permet de décrire toutes les situations possibles qui est le plus pertinent pour décrire l’âme humaine (« plus d’informations que je n’en ai recueilli dans les solutions assez variées de ma propre vie »).
3. Les Mémoires fictifs et l’histoire romancée
Au total, Hadrien vient de définir le genre même de ce qui sera le livre qui va être lu : dans Mémoires d’Hadrien, le mémorialiste se fait historien de lui-même. Ce sont des « Mémoires imaginaires » ou « Mémoires fictifs », comme le dit Yourcenar elle-même.
Dans son entreprise d’écriture de soi, le narrateur Hadrien fait des mémoires un véritable miroir : à de nombreuses reprises d’ailleurs, il qualifie son œuvre de « portrait ». Le roman dresse des portraits : celui d’Hadrien bien sûr, mais aussi ceux de Plotine ou d’Antinoüs, autant d’éloges funèbres doublant les monuments de pierre érigés par Hadrien. Pour autant, le roman n’est pas un tombeau : loin de la statue, du monument ou du portrait figé, il entend restituer la vie et son mouvement (« les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes »).
C’est tout un paradoxe qui nous est résumé à la fin de ce passage : le paradoxe de l’écrit des mémoires qui fait entendre la voix d’Hadrien dans les siècles (« La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine »), le paradoxe du monument funèbre immobile, comme la tombe d’Antinoüs ou celle à venir d’Hadrien, qui donne à voir le geste vivant du mort (« les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes »), le paradoxe du livre (de la fiction) qui est éclairci et expliqué par la vie vécue, le réel (« la vie m'a éclairci les livres »)
Tous ces paradoxes renvoient en fait au paradoxe même de l’écriture des Mémoires d’Hadrien : cette réunion de l’écriture d’un « je » dans l’Histoire (Hadrien, empereur romain qui a existé) et de la fiction romanesque (la part intime de la vie d’Hadrien, ici racontée par Yourcenar dans des mémoires fictifs) qui est paradoxale dans la mesure où la première repose sur une recherche de l’authenticité, de la vérité historique, tandis que la seconde puise par définition dans l’imaginaire.
Pour conclure, c’est un immense défi littéraire que se lance Hadrien (et Yourcenar) au début de ces « Mémoires fictifs ». Ce défi, c’est celui de lier authenticité et imposture, de lier grande Histoire et histoire intimiste, réel et fiction, pour mieux cerner l’âme humaine dans toute sa complexité.
I – Le projet des Mémoires en question
p.30 : « Peu à peu, cette lettre commencée… ou ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale. »
1. Un récit épistolaire avorté
Le début du texte se place dans le registre épistolaire (« Peu à peu, cette lettre commencée »). En effet, l’entrée dans le roman est résolument épistolaire : la présence liminaire du destinataire, via l’adresse explicite « Mon cher Marc », inscrit bien le texte dans le cadre de la lettre. Dans les pages précédentes, Hadrien écrit à Marc-Aurèle pour lui raconter sa visite chez son médecin Hermogène et pour lui faire part de son état de santé. Les quelques première lignes de cet extrait sont la continuation de cette visite médicale (« pour t’informer des progrès de mon mal »).
Avec cette forme épistolaire, Hadrien se situe dans la longue tradition des lettres morales ou philosophiques de l’Antiquité, à l’instar des traités de Sénèque qui se présentent sous la forme de lettres adressées à son frère Gallion et à divers amis, dont Lucilius.
Cependant, au fur et à mesure qu’il écrit, Hadrien se rend compte que ce n’est pas son projet littéraire et qu’il est en train de glisser du genre épistolaire vers un autre genre. Si Hadrien se bornait à raconter dans sa lettre ses malheurs liés à sa santé, cela n’aurait pas grand intérêt, avec le terme négatif de « délassement » (« le délassement d’un homme qui n’a plus l’énergie nécessaire »). Le livre se résumerait alors au mieux à la plainte d’un vieillard souffrant, au pire à la divagation sénile (« d’un malade qui donne audience à ses souvenirs »).
2. Le basculement dans l’autobiographie et les mémoires
En une phrase très courte, Hadrien résume toute l’ambition de ce qu’il est en train d’écrire : « j’ai formé le projet de te raconter ma vie ».
Ce projet est beaucoup plus ambitieux que d’écrire une simple lettre (« Je me propose maintenant davantage »). Il s’agit d’un projet introspectif où le « je » de celui qui écrit va être examiné. Se pose dès lors le problème de la vérité, car le récit est fatalement subjectif, comme le relève Hadrien (« La vérité que j’entends exposer ici n’est pas particulièrement scandaleuse »).
On remarque l’utilisation de l’adverbe de modalité « pas particulièrement » qui colore de subjectivité le propos, ainsi qu’une légère épanorthose (= figure de style qui consiste à corriger ce que l’on vient de dire) : « ou ne l’est qu’au degré », avec une prétention à la généralisation pour montrer que le propos subjectif tend à l’objectivité (« où toute vérité »). Nous sommes bien dans le registre autobiographique. Cependant, il s’agit de l’autobiographie d’un empereur sur son temps : le récit se rattache donc au genre des mémoires.
3. Le refus des mémoires hagiographiques
Le récit de vie proposé par Hadrien n’a rien à voir avec le genre traditionnel de l’hagiographie (= œuvre composée par un tiers pour célébrer un saint ou un empereur). Hadrien refuse le « compte rendu officiel de mes actes, en tête duquel mon secrétaire Phlégon a mis son nom ». Cette archive de la propagande romaine est construite et fabriquée pour servir l’image impériale, Hadrien avouant y avoir parfois menti pour « l’intérêt public et la décence ». Au contraire, Hadrien veut se raconter en dehors des cadres officiels.
II - La visée des mémoires : la question du destinataire
p.30-31 : « Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans… pour me mieux connaître avant de mourir. »
1. Une visée éducative : le futur empereur Marc-Aurèle
Le récit fait à Marc-Aurèle, a pour but d’instruire ce dernier par son expérience de l’existence (« Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi »). La propre expérience d’Hadrien acquiert par là-même une dimension exemplaire.
Au premier chef, la lettre permet donc à l’empereur d’offrir à son successeur un guidage éthique et politique alternatif à l’éducation qui a été donnée à Marc-Aurèle (« une éducation sévère, surveillée, … »). Car cette éducation est partielle et partiale, dans l’unique but de faire de Marc-Aurèle un empereur compétent. Elle est donc pleine de didactismes et de dogmatismes sur l’empire.
2. Une visée sentimentale : le fantôme d’Antinoüs
Cette éducation alternative que veut donner Hadrien, c’est aussi une éducation sentimentale qui a pour but de faire de Marc-Aurèle un homme, c’est-à-dire un être sensible et moral. C’est cette éducation sensible qui peut être « choquante » car intimiste.
Hadrien entend donc créer un cadre personnel, intime dans lequel Marc-Aurèle et le lecteur en général trouvera à s’inscrire. Les conseils d’Hadrien en matière de philosophie et de vie personnelle dépassent alors largement le seul cadre des conseils directement délivrés au futur empereur.
C’est un rapport paternel envers Marc Aurèle qu’Hadrien entend construire, avec en arrière-plan le fantôme d’Antinoüs. C'est le ton de la confidence de l’homme qu’approche la mort et qui confère au texte un lyrisme propice à enrichir le texte d’une dimension affective très forte.
3. Une visée introspective : soi-même comme destinataire
Le récit fait à Marc Aurèle, a pour but non seulement d’instruire ce dernier par son expérience de l’existence (« Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être »), mais également d’aider Hadrien lui-même à mieux se connaître avant de mourir (« pour mieux me connaître avant de mourir »). Ce souci de se connaître avant de mourir pour « entrer dans la mort les yeux ouverts » (derniers mots du roman) est le fil rouge de toute l’œuvre.
Le moi d’Hadrien est alors mis à distance pour permettre la critique (« me juger ») et il devient comme un autre. Hadrien veut se livrer dans son entièreté, avec ses failles. Failles du pouvoir impérial tout d’abord, lorsque le corps abstrait du pouvoir est soumis aux ravages opérés par le temps sur le corps physique de l’empereur (« il est difficile de rester empereur en présence d’un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d’homme. », p. 11). Failles affectives également, dans la conscience tragique de la responsabilité du suicide d’Antinoüs, mais aussi mensonges, de l’aveu de Marguerite Yourcenar elle-même : « À de certains moments, d’ailleurs peu nombreux, il m’est même arrivé de sentir que l’empereur mentait. Il fallait alors le laisser mentir, comme nous tous », cf. les Carnets, p. 341 de ton livre Folio).
Les mémoires basculent dans le dialogue intérieur d’Hadrien avec son âme et de la temporalité circonstanciée à une forme d’universalité.
III – Les moyens des mémoires : l’histoire et la fiction
p.31 : « Comme tout le monde,… la vie m’a éclairci les livres. »
1. Trois méthodes d’étude de l’homme : la faveur à l’étude de soi
Hadrien, après avoir fixé le style littéraire de son projet (mémoires personnels) et son destinataire (tour à tour Marc-Aurèle et lui-même), va développer quelles méthodes il peut mettre en œuvre pour réaliser son projet. On peut noter le ton très général du passage (« Comme tout le monde »), et le registre de la démonstration (« trois moyens d’évaluer l’existence humaine »).
La première méthode, c’est celle qui a la préférence d’Hadrien, c’est la méthode de l’introspection et de l’étude de soi : c’est l’autobiographie et les mémoires. Elle est considérée comme « la plus difficile et la plus dangereuse » car, n’oublions pas le but que s’est fixé Hadrien, à savoir offrir un « récit dépourvu d’idées préconçues ». Or cette méthode est sujette à l’écueil de la subjectivité et de la transformation personnelle des faits.
La seconde méthode, c’est celle d’observer les hommes: c'est celle du scientifique. Le souci avec cette méthode est qu’elle manque les motivations profondes derrière les actes, trop souvent dissimulées par les hommes de mauvaise foi. L’homme ne saurait se réduire à une science de l’observation.
La troisième méthode, c’est celle d’acquérir la connaissance des hommes par les livres. Se dessine sur ce point une problématique inhérente au genre des mémoires : la querelle entre historiens et mémorialistes, ces derniers se présentant comme les mieux placés pour décrire les faits et juger les événements, parce qu’ils les ont vécus. C’est cet argument qui est repris par Hadrien, puisque les livres ont des « erreurs particulières de perspective ».
2. Des vertus et des écueils de la fiction
Hadrien va développer son avis sur l’apport des livres dans la connaissance de soi et des hommes. Pour cela il va dériver des historiens, aux poètes jusqu’aux conteurs, c’est-à-dire qu’il fait une régression du registre littéraire qui colle le plus à la réalité (raconter l’Histoire telle qu’elle s’est passée, ce que fait l’historien), à celui qui rajoute du lyrisme dans la réalité (le poète) pour terminer par celui qui est hors de la réalité (le conte, qui fait usage de la fiction, voire du merveilleux).
On peut noter que cette grande réflexion se poursuit dans les pages suivantes, qui sont très utiles pour éclairer le commentaire de cet extrait. Par exemple, il pointe la limite de l’écriture historienne, incapable jamais de sentir l’homme derrière les faits. De même il va récuser la philosophie, qui a une vision trop pure et trop abstraite de ce qu’est la vie. De même, le pur conte trop fantaisiste pour décrire convenablement les faits.
C’est donc le mélange de la fiction et de sa propre vie, parce qu’il permet de décrire toutes les situations possibles qui est le plus pertinent pour décrire l’âme humaine (« plus d’informations que je n’en ai recueilli dans les solutions assez variées de ma propre vie »).
3. Les Mémoires fictifs et l’histoire romancée
Au total, Hadrien vient de définir le genre même de ce qui sera le livre qui va être lu : dans Mémoires d’Hadrien, le mémorialiste se fait historien de lui-même. Ce sont des « Mémoires imaginaires » ou « Mémoires fictifs », comme le dit Yourcenar elle-même.
Dans son entreprise d’écriture de soi, le narrateur Hadrien fait des mémoires un véritable miroir : à de nombreuses reprises d’ailleurs, il qualifie son œuvre de « portrait ». Le roman dresse des portraits : celui d’Hadrien bien sûr, mais aussi ceux de Plotine ou d’Antinoüs, autant d’éloges funèbres doublant les monuments de pierre érigés par Hadrien. Pour autant, le roman n’est pas un tombeau : loin de la statue, du monument ou du portrait figé, il entend restituer la vie et son mouvement (« les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes »).
C’est tout un paradoxe qui nous est résumé à la fin de ce passage : le paradoxe de l’écrit des mémoires qui fait entendre la voix d’Hadrien dans les siècles (« La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine »), le paradoxe du monument funèbre immobile, comme la tombe d’Antinoüs ou celle à venir d’Hadrien, qui donne à voir le geste vivant du mort (« les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes »), le paradoxe du livre (de la fiction) qui est éclairci et expliqué par la vie vécue, le réel (« la vie m'a éclairci les livres »)
Tous ces paradoxes renvoient en fait au paradoxe même de l’écriture des Mémoires d’Hadrien : cette réunion de l’écriture d’un « je » dans l’Histoire (Hadrien, empereur romain qui a existé) et de la fiction romanesque (la part intime de la vie d’Hadrien, ici racontée par Yourcenar dans des mémoires fictifs) qui est paradoxale dans la mesure où la première repose sur une recherche de l’authenticité, de la vérité historique, tandis que la seconde puise par définition dans l’imaginaire.
Pour conclure, c’est un immense défi littéraire que se lance Hadrien (et Yourcenar) au début de ces « Mémoires fictifs ». Ce défi, c’est celui de lier authenticité et imposture, de lier grande Histoire et histoire intimiste, réel et fiction, pour mieux cerner l’âme humaine dans toute sa complexité.
I – Le projet des Mémoires en question
p.30 : « Peu à peu, cette lettre commencée… ou ne l’est qu’au degré où toute vérité fait scandale. »
1. Un récit épistolaire avorté
Le début du texte se place dans le registre épistolaire (« Peu à peu, cette lettre commencée »). En effet, l’entrée dans le roman est résolument épistolaire : la présence liminaire du destinataire, via l’adresse explicite « Mon cher Marc », inscrit bien le texte dans le cadre de la lettre. Dans les pages précédentes, Hadrien écrit à Marc-Aurèle pour lui raconter sa visite chez son médecin Hermogène et pour lui faire part de son état de santé. Les quelques première lignes de cet extrait sont la continuation de cette visite médicale (« pour t’informer des progrès de mon mal »).
Avec cette forme épistolaire, Hadrien se situe dans la longue tradition des lettres morales ou philosophiques de l’Antiquité, à l’instar des traités de Sénèque qui se présentent sous la forme de lettres adressées à son frère Gallion et à divers amis, dont Lucilius.
Cependant, au fur et à mesure qu’il écrit, Hadrien se rend compte que ce n’est pas son projet littéraire et qu’il est en train de glisser du genre épistolaire vers un autre genre. Si Hadrien se bornait à raconter dans sa lettre ses malheurs liés à sa santé, cela n’aurait pas grand intérêt, avec le terme négatif de « délassement » (« le délassement d’un homme qui n’a plus l’énergie nécessaire »). Le livre se résumerait alors au mieux à la plainte d’un vieillard souffrant, au pire à la divagation sénile (« d’un malade qui donne audience à ses souvenirs »).
2. Le basculement dans l’autobiographie et les mémoires
En une phrase très courte, Hadrien résume toute l’ambition de ce qu’il est en train d’écrire : « j’ai formé le projet de te raconter ma vie ».
Ce projet est beaucoup plus ambitieux que d’écrire une simple lettre (« Je me propose maintenant davantage »). Il s’agit d’un projet introspectif où le « je » de celui qui écrit va être examiné. Se pose dès lors le problème de la vérité, car le récit est fatalement subjectif, comme le relève Hadrien (« La vérité que j’entends exposer ici n’est pas particulièrement scandaleuse »).
On remarque l’utilisation de l’adverbe de modalité « pas particulièrement » qui colore de subjectivité le propos, ainsi qu’une légère épanorthose (= figure de style qui consiste à corriger ce que l’on vient de dire) : « ou ne l’est qu’au degré », avec une prétention à la généralisation pour montrer que le propos subjectif tend à l’objectivité (« où toute vérité »). Nous sommes bien dans le registre autobiographique. Cependant, il s’agit de l’autobiographie d’un empereur sur son temps : le récit se rattache donc au genre des mémoires.
3. Le refus des mémoires hagiographiques
Le récit de vie proposé par Hadrien n’a rien à voir avec le genre traditionnel de l’hagiographie (= œuvre composée par un tiers pour célébrer un saint ou un empereur). Hadrien refuse le « compte rendu officiel de mes actes, en tête duquel mon secrétaire Phlégon a mis son nom ». Cette archive de la propagande romaine est construite et fabriquée pour servir l’image impériale, Hadrien avouant y avoir parfois menti pour « l’intérêt public et la décence ». Au contraire, Hadrien veut se raconter en dehors des cadres officiels.
II - La visée des mémoires : la question du destinataire
p.30-31 : « Je ne m’attends pas à ce que tes dix-sept ans… pour me mieux connaître avant de mourir. »
1. Une visée éducative : le futur empereur Marc-Aurèle
Le récit fait à Marc-Aurèle, a pour but d’instruire ce dernier par son expérience de l’existence (« Je tiens pourtant à t’instruire, à te choquer aussi »). La propre expérience d’Hadrien acquiert par là-même une dimension exemplaire.
Au premier chef, la lettre permet donc à l’empereur d’offrir à son successeur un guidage éthique et politique alternatif à l’éducation qui a été donnée à Marc-Aurèle (« une éducation sévère, surveillée, … »). Car cette éducation est partielle et partiale, dans l’unique but de faire de Marc-Aurèle un empereur compétent. Elle est donc pleine de didactismes et de dogmatismes sur l’empire.
2. Une visée sentimentale : le fantôme d’Antinoüs
Cette éducation alternative que veut donner Hadrien, c’est aussi une éducation sentimentale qui a pour but de faire de Marc-Aurèle un homme, c’est-à-dire un être sensible et moral. C’est cette éducation sensible qui peut être « choquante » car intimiste.
Hadrien entend donc créer un cadre personnel, intime dans lequel Marc-Aurèle et le lecteur en général trouvera à s’inscrire. Les conseils d’Hadrien en matière de philosophie et de vie personnelle dépassent alors largement le seul cadre des conseils directement délivrés au futur empereur.
C’est un rapport paternel envers Marc Aurèle qu’Hadrien entend construire, avec en arrière-plan le fantôme d’Antinoüs. C'est le ton de la confidence de l’homme qu’approche la mort et qui confère au texte un lyrisme propice à enrichir le texte d’une dimension affective très forte.
3. Une visée introspective : soi-même comme destinataire
Le récit fait à Marc Aurèle, a pour but non seulement d’instruire ce dernier par son expérience de l’existence (« Je compte sur cet examen des faits pour me définir, me juger peut-être »), mais également d’aider Hadrien lui-même à mieux se connaître avant de mourir (« pour mieux me connaître avant de mourir »). Ce souci de se connaître avant de mourir pour « entrer dans la mort les yeux ouverts » (derniers mots du roman) est le fil rouge de toute l’œuvre.
Le moi d’Hadrien est alors mis à distance pour permettre la critique (« me juger ») et il devient comme un autre. Hadrien veut se livrer dans son entièreté, avec ses failles. Failles du pouvoir impérial tout d’abord, lorsque le corps abstrait du pouvoir est soumis aux ravages opérés par le temps sur le corps physique de l’empereur (« il est difficile de rester empereur en présence d’un médecin, et difficile aussi de garder sa qualité d’homme. », p. 11). Failles affectives également, dans la conscience tragique de la responsabilité du suicide d’Antinoüs, mais aussi mensonges, de l’aveu de Marguerite Yourcenar elle-même : « À de certains moments, d’ailleurs peu nombreux, il m’est même arrivé de sentir que l’empereur mentait. Il fallait alors le laisser mentir, comme nous tous », cf. les Carnets, p. 341 de ton livre Folio).
Les mémoires basculent dans le dialogue intérieur d’Hadrien avec son âme et de la temporalité circonstanciée à une forme d’universalité.
III – Les moyens des mémoires : l’histoire et la fiction
p.31 : « Comme tout le monde,… la vie m’a éclairci les livres. »
1. Trois méthodes d’étude de l’homme : la faveur à l’étude de soi
Hadrien, après avoir fixé le style littéraire de son projet (mémoires personnels) et son destinataire (tour à tour Marc-Aurèle et lui-même), va développer quelles méthodes il peut mettre en œuvre pour réaliser son projet. On peut noter le ton très général du passage (« Comme tout le monde »), et le registre de la démonstration (« trois moyens d’évaluer l’existence humaine »).
La première méthode, c’est celle qui a la préférence d’Hadrien, c’est la méthode de l’introspection et de l’étude de soi : c’est l’autobiographie et les mémoires. Elle est considérée comme « la plus difficile et la plus dangereuse » car, n’oublions pas le but que s’est fixé Hadrien, à savoir offrir un « récit dépourvu d’idées préconçues ». Or cette méthode est sujette à l’écueil de la subjectivité et de la transformation personnelle des faits.
La seconde méthode, c’est celle d’observer les hommes: c'est celle du scientifique. Le souci avec cette méthode est qu’elle manque les motivations profondes derrière les actes, trop souvent dissimulées par les hommes de mauvaise foi. L’homme ne saurait se réduire à une science de l’observation.
La troisième méthode, c’est celle d’acquérir la connaissance des hommes par les livres. Se dessine sur ce point une problématique inhérente au genre des mémoires : la querelle entre historiens et mémorialistes, ces derniers se présentant comme les mieux placés pour décrire les faits et juger les événements, parce qu’ils les ont vécus. C’est cet argument qui est repris par Hadrien, puisque les livres ont des « erreurs particulières de perspective ».
2. Des vertus et des écueils de la fiction
Hadrien va développer son avis sur l’apport des livres dans la connaissance de soi et des hommes. Pour cela il va dériver des historiens, aux poètes jusqu’aux conteurs, c’est-à-dire qu’il fait une régression du registre littéraire qui colle le plus à la réalité (raconter l’Histoire telle qu’elle s’est passée, ce que fait l’historien), à celui qui rajoute du lyrisme dans la réalité (le poète) pour terminer par celui qui est hors de la réalité (le conte, qui fait usage de la fiction, voire du merveilleux).
On peut noter que cette grande réflexion se poursuit dans les pages suivantes, qui sont très utiles pour éclairer le commentaire de cet extrait. Par exemple, il pointe la limite de l’écriture historienne, incapable jamais de sentir l’homme derrière les faits. De même il va récuser la philosophie, qui a une vision trop pure et trop abstraite de ce qu’est la vie. De même, le pur conte trop fantaisiste pour décrire convenablement les faits.
C’est donc le mélange de la fiction et de sa propre vie, parce qu’il permet de décrire toutes les situations possibles qui est le plus pertinent pour décrire l’âme humaine (« plus d’informations que je n’en ai recueilli dans les solutions assez variées de ma propre vie »).
3. Les Mémoires fictifs et l’histoire romancée
Au total, Hadrien vient de définir le genre même de ce qui sera le livre qui va être lu : dans Mémoires d’Hadrien, le mémorialiste se fait historien de lui-même. Ce sont des « Mémoires imaginaires » ou « Mémoires fictifs », comme le dit Yourcenar elle-même.
Dans son entreprise d’écriture de soi, le narrateur Hadrien fait des mémoires un véritable miroir : à de nombreuses reprises d’ailleurs, il qualifie son œuvre de « portrait ». Le roman dresse des portraits : celui d’Hadrien bien sûr, mais aussi ceux de Plotine ou d’Antinoüs, autant d’éloges funèbres doublant les monuments de pierre érigés par Hadrien. Pour autant, le roman n’est pas un tombeau : loin de la statue, du monument ou du portrait figé, il entend restituer la vie et son mouvement (« les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes »).
C’est tout un paradoxe qui nous est résumé à la fin de ce passage : le paradoxe de l’écrit des mémoires qui fait entendre la voix d’Hadrien dans les siècles (« La lettre écrite m’a enseigné à écouter la voix humaine »), le paradoxe du monument funèbre immobile, comme la tombe d’Antinoüs ou celle à venir d’Hadrien, qui donne à voir le geste vivant du mort (« les grandes attitudes immobiles des statues m’ont appris à apprécier les gestes »), le paradoxe du livre (de la fiction) qui est éclairci et expliqué par la vie vécue, le réel (« la vie m'a éclairci les livres »)
Tous ces paradoxes renvoient en fait au paradoxe même de l’écriture des Mémoires d’Hadrien : cette réunion de l’écriture d’un « je » dans l’Histoire (Hadrien, empereur romain qui a existé) et de la fiction romanesque (la part intime de la vie d’Hadrien, ici racontée par Yourcenar dans des mémoires fictifs) qui est paradoxale dans la mesure où la première repose sur une recherche de l’authenticité, de la vérité historique, tandis que la seconde puise par définition dans l’imaginaire.
Pour conclure, c’est un immense défi littéraire que se lance Hadrien (et Yourcenar) au début de ces « Mémoires fictifs ». Ce défi, c’est celui de lier authenticité et imposture, de lier grande Histoire et histoire intimiste, réel et fiction, pour mieux cerner l’âme humaine dans toute sa complexité.